Montaigne : « que sais-je ? »
Cette saison, on s'arrête en Europe, il y a quatre ou cinq siècles. Une époque où, là-bas, beaucoup d'hommes se croyaient très forts : sûrs de leur science, sûrs de leur religion, sûrs d'eux-mêmes.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Un père Cette saison, on s'arrête en Europe, il y a quatre ou cinq siècles. Une époque où, là-bas, beaucoup d'hommes se croyaient très forts : sûrs de leur science, sûrs de leur religion, sûrs d'eux-mêmes. Vous allez voir que ça se fissurait de partout. Et ça commence par un accident de cheval, en France, vers 1569.
Le garçon Un accident de cheval ?
L'autre père Un homme se promène à cheval, tranquillement, près de chez lui. Un autre cavalier arrive au galop derrière lui, sans faire exprès, et le percute de plein fouet. L'homme est projeté au sol. Il ne bouge plus. Ceux qui le ramassent le croient mort.
La fille Et il meurt ?
Un père Non. Il revient à lui, très lentement. Et voilà le plus étrange : plus tard, il raconte que mourir, vu de l'intérieur, était presque doux. Il se regardait glisser, comme on regarde quelqu'un d'autre. Cet homme a passé sa vie à faire ça : s'observer lui-même, sans tricher. On l'appelait Michel de Montaigne.
Le garçon C'est bizarre, de s'observer pendant qu'on meurt presque.
L'autre père Il observait tout. Ses peurs, ses maladies, ses trous de mémoire, ses contradictions. Quelques années plus tôt, il avait perdu son meilleur ami, La Boétie. Un chagrin immense, dont il ne s'est jamais vraiment remis. Quand on lui demandait pourquoi il l'aimait tant, il répondait juste : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Après cette perte, il s'installe dans une tour, au milieu de ses livres, et il écrit.
La fille Il écrit quoi ? Des leçons ?
Un père Justement, non. Et c'est le mot de l'épisode : il appelle ses textes des essais. Un essai, c'est un coup d'essai. On tente quelque chose, on n'est pas sûr, on se trompe peut-être, on recommence. Personne avant lui n'avait osé remplir des livres entiers en disant : voilà ce que je crois aujourd'hui, mais je peux me tromper.
Le garçon Et c'est lui, l'homme très fort de l'épisode ?
L'autre père C'est toute l'ironie. Autour de lui, l'Europe déborde de gens très sûrs d'eux. Les catholiques et les protestants s'entretuent, chacun certain que Dieu est de son côté. Et lui, au milieu de ces certitudes armées, fait graver une question sur une médaille : que sais-je ?
La fille Mais si on ne sait rien, à quoi ça sert d'apprendre ?
Un père Il ne dit pas qu'on ne sait rien. Il dit : vérifions. Quand on lui raconte que les peuples d'autres continents sont des sauvages, il répond : qui est allé voir ? Chacun appelle barbare ce qui n'entre pas dans ses habitudes. Douter, pour lui, c'est une politesse envers la vérité. Et une protection : on ne massacre pas les gens pour une idée dont on dit peut-être.
Le garçon Donc le doute rend gentil ?
L'autre père Pas toujours, et soyons honnêtes sur l'homme. Quand la peste arrive dans sa ville, dont il est le maire, il part se mettre à l'abri avec sa famille. On le lui a beaucoup reproché. Montaigne n'est pas un héros. Mais il est précieux justement pour ça : il ne se raconte jamais en héros.
Un père Là-dessus, nous deux, on n'est pas tout à fait d'accord. Moi je trouve que le doute peut devenir un confort : je doute, donc je ne m'engage pas, donc je reste au chaud. Le doute aussi peut servir d'abri.
L'autre père Et moi je crois que Montaigne répondrait l'inverse : il faut être drôlement solide pour avouer qu'on est fragile. N'importe qui peut bomber le torse. Écrire noir sur blanc j'ai peur, j'oublie, je me contredis, à une époque où les hommes paradaient, c'était le vrai courage. Quatre siècles et demi plus tard, les parades sont oubliées, et lui, on le lit encore.
La fille Alors sa force, c'était d'avouer.
L'autre père Voilà la phrase à garder ce soir : dire je ne sais pas, ce n'est pas perdre, c'est commencer à chercher.
Un père Et on vous laisse avec une question. C'était quand, la dernière fois que tu as osé dire je ne sais pas, à voix haute, devant tout le monde ?
Pascal : le roseau qui pense
La dernière fois, on vous a laissés avec Montaigne et son que sais-je. Ce soir on reste en Europe, en France, deux générations plus tard. Et on commence au bord d'une rivière.
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Un père La dernière fois, on vous a laissés avec Montaigne et son que sais-je. Ce soir on reste en Europe, en France, deux générations plus tard. Et on commence au bord d'une rivière. Vous voyez les roseaux ? Ces longues tiges vertes qui poussent les pieds dans l'eau.
Le garçon Oui. Ça plie au moindre coup de vent.
L'autre père Voilà. Une des plantes les plus faciles à casser qui existent. Pas besoin d'outil : deux doigts suffisent. Eh bien un homme a écrit, vers 1660 : l'être humain n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature. Mais c'est un roseau qui pense.
La fille Le plus faible de la nature ? Sérieusement ? On est quand même plus forts qu'un lapin.
Un père Garde ton objection, on y revient. L'homme qui a écrit ça s'appelait Blaise Pascal. Un enfant génial : à dix-neuf ans, il invente une machine à calculer, avec des roues dentées, pour aider son père qui passait ses nuits sur des comptes d'impôts. Elle existe encore, on peut la voir dans un musée. Et en même temps, Pascal a été malade presque chaque jour de sa vie. Des douleurs, des migraines à ne plus voir clair. Il est mort à trente-neuf ans.
Le garçon Donc le gars qui fabrique des machines dit qu'on est les plus faibles ? Avec des machines, justement, on devient plus forts que tout.
L'autre père Pascal te répondrait : cette force-là est empruntée. Toi, sans rien, face à l'univers, qu'est-ce que tu pèses ? Il écrit : pas besoin que l'univers entier s'arme pour écraser un homme. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Aujourd'hui il dirait : un microbe invisible. Un caillou sur la route.
La fille D'accord, on est cassables. Mais ça, on l'a compris depuis le début de la série. S'il ne dit que ça, il arrive un peu tard.
Un père Et c'est là qu'arrive le retournement, un des plus beaux de toute la philosophie. Pascal continue : mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue. Parce qu'il sait qu'il meurt. Et l'univers n'en sait rien. La pierre qui t'écrase ne sait pas qu'elle t'écrase. L'océan qui engloutit un bateau ne sait pas qu'il engloutit. Toi, tu sais.
Le garçon Et ça m'avance à quoi, de savoir ? Si je sais que je perds, je perds quand même.
L'autre père Tu perds, oui. Mais tu n'es pas une chose qui perd : tu es quelqu'un qui sait. Et c'est le mot de l'épisode : la dignité. La dignité, c'est la valeur qui ne se mesure pas, celle qui reste quand on a tout perdu. Pascal dit : toute notre dignité est dans la pensée. On ne sera jamais plus grands que l'univers. Mais on peut le comprendre. Lui, non.
La fille Alors on est quoi, à la fin ? Misérables ou grandioses ? Il faudrait choisir.
Un père C'est exactement ce que Pascal refuse de choisir. Les deux, en même temps, et on ne peut pas les séparer. Il a une image pour ça : un roi qui a perdu son royaume. Si ça te rend triste d'avoir perdu un royaume, c'est la preuve que tu en avais un. L'être humain est le seul être qui se trouve misérable — et se savoir misérable, c'est déjà être grand. Un arbre ne se trouve pas misérable. Une pierre non plus.
Le garçon Donc notre grandeur, c'est de connaître notre faiblesse. C'est bizarre quand même : plus on se sait fragile, plus on est grand ?
L'autre père C'est toute la saison, ça. Les hommes qui se croyaient très forts paradaient. Pascal, malade dans sa chambre, voyait plus loin qu'eux tous.
Un père Moi, je vous avoue que cette idée me serre un peu la gorge. Savoir qu'on meurt, le porter toute sa vie comme Pascal portait ses douleurs, c'est lourd pour un roseau.
L'autre père Et moi, elle me redresse. Le roseau plie sous le vent, mais il se relève. Et celui-là pense en se relevant.
Un père Voilà la phrase à garder ce soir : l'univers peut m'écraser, mais moi je sais — et lui ne saura jamais rien.
L'autre père Et on vous laisse avec une question. Qu'est-ce que tu choisirais : être incassable sans rien savoir, comme la pierre… ou être cassable et savoir, comme toi ce soir ?
Hobbes : tous égaux, parce que tous fragiles
Ce soir, on traverse la mer, direction l'Angleterre. Et l'histoire commence avant même la naissance de notre penseur. En 1588, une flotte de guerre espagnole, immense, fait route vers les côtes anglaises.
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Un père Ce soir, on traverse la mer, direction l'Angleterre. Et l'histoire commence avant même la naissance de notre penseur. En 1588, une flotte de guerre espagnole, immense, fait route vers les côtes anglaises. Dans un village, une femme enceinte apprend la nouvelle. La peur la saisit si fort qu'elle accouche en avance.
Le garçon Et le bébé né trop tôt, c'est lui ?
L'autre père C'est lui. Thomas Hobbes. Plus tard, il fera cette blague sur lui-même : ma mère a mis au monde des jumeaux, moi et la peur. Toute sa vie, il a pensé avec la peur, et sur la peur. Il faut dire que son pays lui en a donné l'occasion : quand il a une cinquantaine d'années, l'Angleterre se déchire dans une guerre entre Anglais. Des voisins s'entretuent. Le roi finit décapité. Hobbes fuit en France.
La fille Encore des hommes très sûrs d'eux qui s'entretuent. C'était vraiment la spécialité de l'Europe, à cette époque ?
Un père À cette époque-là, en Europe, on s'entretuait beaucoup pour des certitudes, oui — Montaigne avait vu les guerres de religion, Hobbes voit celle-ci. Et sa grande question, c'est : pourquoi les humains se font-ils la guerre ? Sa réponse commence par une observation qui surprend tout le monde. Il dit : c'est parce que nous sommes égaux.
Le garçon Quoi ? C'est l'inverse. On se bat parce que des forts veulent écraser des faibles.
L'autre père Lui regarde de plus près. Prends le plus fort des hommes, dit-il. Le plus musclé, le plus armé, le plus entouré de gardes. Une chose le ramène toujours au niveau de tout le monde : il doit dormir. Et pendant qu'il dort, le plus faible peut l'atteindre. Et même éveillé : le plus faible peut ruser, ou s'allier avec d'autres. Personne, jamais, n'est assez fort pour être tranquille.
La fille Donc on n'est pas égaux en force. On est égaux en cassable.
Un père Tu viens de résumer Hobbes mieux que bien des livres. Et de cette égalité-là naît la peur. Si n'importe qui peut me blesser, je me méfie de tout le monde. Et si tout le monde se méfie de tout le monde, chacun a envie de frapper le premier pour ne pas être frappé. Hobbes appelle ça la guerre de tous contre tous. Pas une guerre avec des armées : une vie entière passée à avoir peur.
Le garçon Et il propose quoi, pour en sortir ?
L'autre père Le mot de l'épisode : un contrat. Un contrat, c'est une promesse échangée. Je promets quelque chose, tu promets quelque chose, et la promesse nous tient tous les deux. Hobbes imagine le contrat de tout le monde avec tout le monde : je renonce à te frapper si tu renonces à me frapper, et on se donne des règles communes, avec quelqu'un pour les faire respecter. Voilà, dit-il, d'où viennent les lois et la paix. Pas de l'amour. De la peur partagée.
La fille C'est triste, comme idée. Une paix fondée sur la peur… J'aurais préféré qu'elle soit fondée sur la bonté.
Un père Hobbes te répondrait sans se vexer : la bonté, certains jours, manque à certaines personnes. La peur d'avoir mal, tout le monde l'a, tous les jours. Si tu fondes la paix sur ce que tout le monde possède, elle tient par tous les temps. C'est moins joli, mais c'est plus solide.
Le garçon Attends, j'ai un problème. Si on donne toute la force à un seul chef pour nous protéger les uns des autres… qui nous protège du chef ?
L'autre père Et là, tu mets le doigt exactement où ça fait mal. Hobbes voulait un chef tout-puissant, presque sans limites. Il avait tellement peur du désordre qu'il a oublié d'avoir peur du chef. Des penseurs ont passé les siècles suivants à corriger ça. Sur ce point, tu as raison contre lui.
Un père Mais ne jetons pas sa découverte avec son erreur. Ce qu'il a vu reste : c'est parce qu'on peut tous être blessés qu'on a tous besoin de règles. Les règles ne sont pas là pour embêter les faibles. Elles sont là parce qu'il n'y a pas de forts.
L'autre père Voilà la phrase à garder ce soir : s'il faut des règles pour tout le monde, c'est parce que personne, même le plus fort, n'est incassable.
Un père Et on vous laisse avec une question. Une règle qui te protège, toi, protège aussi celui que tu n'aimes pas. Est-ce que tu la veux quand même ?
Rousseau : la pitié, le premier des sentiments
Ce soir, avant de commencer, j'ai besoin de votre mémoire. Vous vous souvenez de l'enfant au bord du puits ?
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Un père Ce soir, avant de commencer, j'ai besoin de votre mémoire. Vous vous souvenez de l'enfant au bord du puits ?
La fille La saison sur la Chine. Si tu vois un enfant sur le point de tomber dans un puits, ton cœur se serre avant même que tu aies le temps de penser. Le sage s'appelait Mencius.
L'autre père C'est ça. Vers 300 avant l'ère commune, en Chine. Gardez bien cette image. Parce que deux mille ans plus tard, à des milliers de kilomètres de là, un homme qui n'a jamais lu Mencius — ses livres n'étaient pas traduits — écrit presque exactement la même chose.
Le garçon Deux personnes qui trouvent la même idée sans s'être jamais parlé ? À deux mille ans d'écart ?
Un père C'est un des plus beaux rendez-vous de toute l'histoire de la pensée, et on y revient à la fin. L'homme s'appelle Jean-Jacques Rousseau. Né à Genève en 1712, fils d'un horloger, pas riche du tout, jamais allé bien longtemps à l'école. En 1755, il écrit : avant toute réflexion, il y a dans l'être humain une répugnance à voir souffrir. Voir souffrir fait mal. Pas parce qu'on nous l'a appris. Avant l'école, avant la morale, avant les mots. Il appelle ça la pitié.
La fille La pitié ? Mais c'est méprisant, la pitié. Quand on dit à quelqu'un j'ai pitié de toi, c'est presque une insulte.
L'autre père Et c'est le mot de l'épisode, justement parce qu'il a changé de sens. Pour Rousseau, la pitié n'a rien de méprisant : c'est avoir mal du mal de l'autre. Le mal de l'autre te traverse, sans te demander la permission. Et il ajoute : même les animaux l'ont. Un cheval hésite à marcher sur un corps vivant. Une bête s'agite près d'une bête qui souffre. Ce n'est pas de la politesse, ça vient de plus profond.
Le garçon Donc on naîtrait gentils ? Permets-moi de douter. T'as déjà vu une cour de collège ?
Un père Bonne objection, et Rousseau y répond. Il ne dit pas qu'on naît gentils. Il dit qu'on naît avec ce mouvement du cœur, et que la vie en société peut l'étouffer. C'est en se comparant qu'on apprend à détourner les yeux : être au-dessus, paraître, gagner. Ta cour de collège, c'est déjà la machine à comparer qui tourne à plein régime. Le cœur qui se serre est toujours là-dessous. Il est juste recouvert.
La fille Et lui, il était comment avec les gens, ce champion de la pitié ?
L'autre père Tu poses la question qui fâche, et on ne va pas l'esquiver. Rousseau a eu cinq enfants. Il les a abandonnés tous les cinq, bébés, dans un orphelinat. Beaucoup de gens le faisaient à l'époque — et ça ne l'excuse pas. Lui-même l'a su : il a passé la fin de sa vie rongé par ça.
Le garçon L'homme qui a écrit que voir souffrir fait mal… a fait ça ?
Un père Oui. Et on a déjà croisé cette leçon avec Montaigne et la peste : une idée peut être plus grande que celui qui la trouve. La pitié de Rousseau reste vraie, même si Rousseau l'a trahie. Et vous savez comment on peut vérifier qu'elle est vraie ? Mencius. Deux hommes, deux continents, deux époques, aucun moyen de se connaître — et la même découverte : devant la souffrance, le cœur humain se serre d'abord, et réfléchit ensuite. Quand deux personnes qui ne se sont jamais parlé trouvent la même chose, c'est souvent qu'elles ont regardé le même vrai.
La fille Alors les hommes qui se croyaient très forts, ceux de notre saison… Rousseau leur répond quoi ?
L'autre père Que leur force la plus précieuse, c'est justement cette faiblesse-là : se laisser toucher par le mal des autres. Celui qui ne sent plus rien quand quelqu'un souffre devant lui, il n'est pas devenu fort. Il est devenu abîmé.
Un père Voilà la phrase à garder ce soir : avant même que tu réfléchisses, ton cœur a déjà mal pour l'autre — personne ne te l'a appris, et personne ne doit te le faire oublier.
L'autre père Et on vous laisse avec une question. La dernière fois que ton cœur s'est serré pour quelqu'un, sans que tu le décides… qu'est-ce que tu as fait juste après ?
La princesse Élisabeth et le corps malade
Ce soir, une histoire que l'école ne raconte presque jamais. Elle commence en 1643, aux Pays-Bas, dans une maison où vit une princesse sans royaume.
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Un père Ce soir, une histoire que l'école ne raconte presque jamais. Elle commence en 1643, aux Pays-Bas, dans une maison où vit une princesse sans royaume.
Le garçon Une princesse sans royaume ? Elle a perdu quoi, exactement ?
L'autre père Tout, ou presque. Elle s'appelle Élisabeth de Bohême. Son père a été roi un seul hiver, puis une guerre a tout emporté, et la famille a fui. La voilà exilée, presque pauvre pour une princesse, souvent malade. Et c'est l'une des personnes les plus savantes d'Europe : six langues, les mathématiques, l'astronomie. Mais à cette époque, en Europe, qui tenait le crayon ? Pas les femmes. Pas d'université pour elle, pas de livre publié sous son nom. Il lui reste une seule arme : écrire des lettres.
La fille Des lettres à qui ?
Un père Au philosophe le plus célèbre du continent : René Descartes. Lui affirme une chose énorme : l'esprit et le corps sont deux choses complètement séparées. Le corps, une sorte de machine. L'esprit, une chose qui pense, sans aucune matière, qui ne touche rien. Et Élisabeth, dans sa toute première lettre, pose la question, poliment, terriblement : si l'esprit ne touche rien… comment fait-il pour bouger le corps ? Quand je décide de lever mon bras, mon bras se lève. Comment une chose qui ne touche rien peut-elle pousser quelque chose ?
Le garçon Mais oui ! C'est comme dire qu'un fantôme conduit une voiture. Il tourne le volant avec quelles mains ?
L'autre père Exactement le problème. Descartes répond. Élisabeth relit, repère la faille, repose la question autrement. Il répond encore, moins solidement. Elle insiste, toujours précise, toujours polie. Et c'est le mot de l'épisode : ce qu'elle fait s'appelle une objection. Une objection, ce n'est pas une attaque. C'est une question si bien posée que l'autre ne peut plus continuer à penser comme avant.
La fille Et il finit par répondre quoi ?
Un père Quelque chose d'incroyable sous la plume d'un homme aussi sûr de lui. Il finit par reconnaître que l'union du corps et de l'esprit, on ne la comprend pas en philosophant dans son fauteuil — on la comprend en vivant. Autrement dit : madame, sur ce point, mes raisonnements ne suffisent pas. Le plus grand philosophe d'Europe recule.
Le garçon Elle l'a fait reculer avec quoi ? Elle avait un argument secret ?
L'autre père Elle avait un argument que lui n'avait pas : son corps. Élisabeth est souvent malade. Des fièvres, des douleurs, des chagrins qui n'en finissent pas — sa famille est ruinée, ses frères se disputent, et tout retombe sur elle. Et elle ose l'écrire à Descartes : quand mon corps va mal, mes pensées s'embrouillent ; quand les soucis m'écrasent, mon corps tombe malade. Comment voulez-vous que je croie que ce sont deux choses séparées ? Ce n'est pas ce que je vis. Sa fragilité n'était pas un obstacle à la philosophie. C'était son laboratoire.
La fille Attends, c'est énorme, ce que tu viens de dire. Quand je suis malade et que je n'arrive plus à réfléchir… je suis en train de faire une découverte philosophique ?
Un père Tu es en train de vivre exactement ce qu'Élisabeth a transformé en argument. Et Descartes l'a pris au sérieux : son dernier livre, sur les passions, il l'a écrit en pensant à elle et à leurs lettres. Il a changé, grâce à elle.
L'autre père Et il faut raconter la fin de l'histoire. Les lettres d'Élisabeth ont failli disparaître. On ne les a publiées qu'en 1879, plus de deux siècles après. Pendant tout ce temps, on a étudié les réponses de Descartes sans les questions d'Élisabeth. Comme écouter une moitié de conversation en croyant avoir tout entendu.
Le garçon Donc pendant deux cents ans, on a appris le nom de celui qui a reculé… et pas celui de celle qui l'a fait reculer.
Un père C'est pour ça qu'on vous la raconte ce soir. Voilà la phrase à garder : ce qu'on apprend en ayant mal, même les plus grands raisonnements doivent l'écouter.
L'autre père Et on vous laisse avec une question. Quand tu veux savoir si une idée est vraie… est-ce que tu demandes à ceux qui la pensent, ou à ceux qui la vivent ? Et pourquoi pas aux deux ?
Wollstonecraft et Gouges : la fragilité fabriquée
Ce soir, deux femmes. Une Anglaise et une Française, à la fin des années 1700. Et on commence par un oiseau.
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Un père Ce soir, deux femmes. Une Anglaise et une Française, à la fin des années 1700. Et on commence par un oiseau.
La fille Un oiseau ?
L'autre père Imagine un oiseau né en cage. Une cage si petite qu'il n'a jamais pu ouvrir les ailes en grand. Un jour, on ouvre la porte. Il sort, il titube, il n'arrive pas à voler. Et tout le monde autour conclut : vous voyez bien, cet oiseau-là n'est pas fait pour voler.
Le garçon Mais c'est complètement faux. Il ne sait pas voler parce qu'on l'en a empêché. C'est pas du tout pareil.
Un père Retiens ta phrase, tu viens de résumer l'épisode. À cette époque-là, en Europe, voilà ce qu'on disait des femmes : trop fragiles pour étudier, trop sensibles pour voter, trop faibles pour décider. La nature les a faites comme ça, disait-on. Et une Anglaise, Mary Wollstonecraft, répond en 1792 dans un livre : regardez comment vous les élevez. On interdit aux filles de courir, on serre leur corps dans des vêtements rigides, on leur apprend à plaire au lieu de leur apprendre à penser, on leur ferme les écoles — et ensuite on déclare qu'elles sont faibles par nature. Vous fabriquez leur fragilité, puis vous dites qu'elle est naturelle.
La fille L'oiseau en cage.
L'autre père Exactement. Et le mot de l'épisode est dedans : un préjugé. Pré-jugé : jugé d'avance. Une idée qu'on s'est faite avant de regarder. Wollstonecraft demande une seule chose : laissez les filles courir, étudier, se tromper, recommencer — et ensuite, seulement ensuite, on verra ce qu'elles savent faire.
Le garçon Et la Française, c'est qui ?
Un père Olympe de Gouges. Fille d'une lavandière du sud de la France, montée à Paris, devenue femme de théâtre et de combats. Pendant la Révolution française, en 1791, les hommes venaient d'écrire la Déclaration des droits de l'homme. Elle prend leur texte et le réécrit, article par article : Déclaration des droits de la femme. Avec une phrase terrible dedans : la femme a le droit de monter à l'échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. L'échafaud, c'est là où on exécute les condamnés. La tribune, c'est là où on monte pour parler à tous.
La fille Donc elle dit : si on nous juge assez responsables pour être punies, on est assez responsables pour décider.
L'autre père C'est ça. Et écoute la suite. Deux ans plus tard, en 1793, la Révolution la guillotine. Officiellement, pour ses écrits politiques : elle avait trop écrit, trop signé de son nom, trop dérangé. Elle est morte exactement comme dans sa phrase. On lui a accordé l'échafaud. Jamais la tribune.
Le garçon Attends, j'ai un problème avec tout ça. Depuis le début de la série, vous nous répétez que tout le monde est fragile et que ce n'est pas une honte. Et ce soir vous nous dites que la fragilité des femmes était un mensonge. Il faudrait savoir.
Un père C'est LA bonne question de l'épisode. Il y a deux fragilités, et tout est là. La vraie : tous les humains, hommes et femmes, sont cassables, tombent malades, meurent, ont besoin les uns des autres. Ça, c'est la vérité de toute la série, et il n'y a pas de honte. Et puis il y a la fragilité fabriquée : celle qu'on impose à un groupe — en l'empêchant d'apprendre, de courir, de parler — pour pouvoir ensuite décider à sa place. La première est une condition qu'on partage. La deuxième est une injustice déguisée en nature.
La fille Et comment on les distingue, dans la vraie vie ?
L'autre père Pose une seule question : est-ce que cette faiblesse disparaît quand on enlève la cage ? La vraie fragilité reste : même libre, tu peux tomber malade, et un jour tu mourras. La fragilité fabriquée fond dès que la porte s'ouvre : le jour où on a laissé les filles étudier, elles ont rempli les écoles.
Un père Voilà la phrase à garder ce soir : quand on empêche quelqu'un de courir, on n'a pas le droit de dire ensuite qu'il est lent.
L'autre père Et on vous laisse avec une question. Autour de toi, aujourd'hui… est-ce qu'il y a des gens qu'on garde en cage, et dont on dit ensuite qu'ils ne savent pas voler ?
Les machines et la fierté des modernes
Dernier épisode de la saison. Et pour finir, on monte dans une machine. Imaginez : une chose en fer, grosse comme une maison, qui crache de la fumée, qui siffle, et qui avance toute seule, plus vite que le plus rapide des chevaux.
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Un père Dernier épisode de la saison. Et pour finir, on monte dans une machine. Imaginez : une chose en fer, grosse comme une maison, qui crache de la fumée, qui siffle, et qui avance toute seule, plus vite que le plus rapide des chevaux. Les premières personnes qui ont vu une locomotive, vers 1830, ont eu peur. Et puis très vite, elles ont été fières.
Le garçon Fières de quoi ?
L'autre père D'avoir vaincu la nature, enfin. Pendant les années 1800, en Europe et en Amérique du Nord, tout s'accélère : machines à vapeur, usines, trains, bateaux en fer, messages qui traversent les mers en quelques minutes par des câbles. Des médecins commencent à comprendre les microbes, à vaincre des maladies. Et une partie de l'humanité se met à penser : ça y est, nous avons gagné. La fragilité, c'était avant.
La fille Une partie de l'humanité. Vous insistez. Donc l'autre partie payait ?
Un père Garde ta question, c'est le cœur de l'épisode. Mais d'abord, souvenez-vous d'où on vient. Pendant que ces hommes se proclamaient maîtres du monde, les penseurs de notre saison avaient déjà tout dit. Montaigne : que sais-tu vraiment ? Pascal : tu es un roseau. Hobbes : même le plus fort doit dormir. Rousseau : ta grandeur, c'est ton cœur qui se serre. Élisabeth : ton corps parle, et il a raison. Wollstonecraft et Gouges : méfie-toi des faiblesses qu'on fabrique.
Le garçon D'accord, mais les machines marchaient vraiment, non ? Un train, c'est pas une illusion. La fierté, je peux la comprendre.
L'autre père Le train est réel, et personne ici ne crache sur les médicaments. La question, c'est le prix, et qui le paie. Le mot de l'épisode, c'est le mot préféré de cette époque : le progrès. Progrès veut dire : marcher en avant. Très bien. Mais il faut toujours poser deux questions. En avant vers quoi ? Et qui marche — et sur qui ?
La fille Alors, qui payait ?
Un père Dans les usines : des enfants de votre âge, et de bien plus jeunes, douze heures par jour devant les machines. Dans les mines : des hommes aux poumons noirs, vieux à trente ans. Et au bout des bateaux : des peuples entiers, en Afrique, en Asie, en Amérique, colonisés, mis au travail de force, et dont les richesses partaient nourrir les machines d'Europe. La force des modernes ne supprimait pas la fragilité. Elle la déplaçait sur d'autres. Moins visible depuis les beaux quartiers — pas disparue.
Le garçon Et la nature aussi payait, non ? Toute cette fumée…
L'autre père Les forêts coupées, les rivières noires, les villes sous un brouillard de charbon. Presque personne ne s'en inquiétait : la Terre semblait sans fond, inusable. On sait aujourd'hui ce qui a commencé là.
La fille Donc la saison s'appelle les hommes qui se croyaient très forts… et la réponse, c'est qu'ils ne l'étaient pas ?
Un père La réponse est plus fine que ça. Ils étaient devenus puissants, c'est vrai. Personne avant eux n'avait pu autant. Mais ils ont confondu deux choses : pouvoir beaucoup, et être incassable. Pascal le leur aurait dit en une phrase : un roseau avec une machine reste un roseau.
Le garçon Et ça se termine comment, cette fierté ?
L'autre père Ça ne se termine pas, ça bascule. En 1900, beaucoup de gens, en Europe, pensaient qu'une grande guerre était devenue impossible : trop de commerce entre les pays, trop de science, trop de civilisation, disaient-ils. Quatorze ans plus tard… Mais ça, c'est la prochaine saison. Le vingtième siècle arrive, et il va fissurer toutes les certitudes des hommes très forts — avec leurs propres machines.
Un père Voilà la phrase à garder ce soir : une force qui repose sur la fragilité des autres n'est pas une force, c'est une dette.
L'autre père Et on vous laisse avec une question, pour tenir jusqu'à la prochaine saison. Nous, aujourd'hui, avec nos écrans, nos avions et nos médicaments… qu'est-ce qu'on est en train de croire ?