Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

Protéger sans enfermer, compter toutes les vies, prendre soin

Aujourd'hui et demain

Cette saison, la conversation est portée par un père et une mère, avec la fille et le garçon.

Épisode 1

Les chefs et les pays : protéger les fragiles ou s'en servir ?

Ce soir, on commence la dernière saison de notre voyage. On a traversé les siècles et fait le tour de la Terre. Il reste la question la plus brûlante : et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, on commence la dernière saison de notre voyage. On a traversé les siècles et fait le tour de la Terre. Il reste la question la plus brûlante : et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Alors écoutez cette histoire vraie. Il y a environ trois cent cinquante ans, en Europe, une maladie terrible entre dans une ville. La peste. Les chefs de la ville décident : on ferme les portes. Personne n'entre, personne ne sort.

La fille C'est pour protéger les gens, non ?

La mère Écoute la suite. Dans chaque rue, un surveillant. Chaque matin, chaque habitant doit se montrer à sa fenêtre, pour qu'on vérifie s'il est vivant, malade ou mort. Tous les noms sont écrits dans de grands cahiers. On sait qui habite où, qui tousse, qui sort. Tout est compté, tout est noté.

Le garçon Et ça a marché ?

Le père Parfois, oui. Des vies ont été sauvées. Mais trois siècles plus tard, un philosophe relit ces vieux cahiers et remarque quelque chose. Il s'appelle Michel Foucault. Il a vécu en France, au vingtième siècle. Il dit : regardez bien. Pour protéger les gens, la ville a dû tout savoir sur eux. Et quand on sait tout sur les gens, on peut aussi tout leur commander.

La fille Mais c'était pour leur bien !

La mère Justement. C'est ça que Foucault veut qu'on voie. La protection et le contrôle se ressemblent énormément. Les deux ferment des portes. Les deux font des listes. Les deux disent : c'est pour ton bien. Et c'est souvent vrai. C'est pour ça que c'est difficile.

Le garçon C'est quoi le problème, alors, si c'est vrai ?

Le père Le problème, c'est que ça peut glisser. Voici le mot de ce soir : l'État. L'État, c'est tout ce qui organise un pays — les chefs, les lois, les bureaux, les hôpitaux, l'école. Pour s'occuper des gens, l'État a besoin de les connaître : combien d'enfants, combien de malades, combien de pauvres, qui vit où. Sans ces listes, pas de vaccins, pas d'écoles, pas de secours après une inondation.

La mère Mais l'histoire montre que des listes faites pour aider ont parfois servi à faire du mal. Au vingtième siècle, dans plusieurs pays, des registres qui disaient qui était malade, qui était pauvre, qui venait d'ailleurs, ont été utilisés pour enfermer ou chasser ces gens-là. La liste était la même. La main qui la tenait avait changé.

La fille Alors il faudrait ne pas faire de listes du tout ?

Le père Réfléchis à ce qui se passerait. Un pays sans listes ne sait pas où sont les fragiles. Il ne peut pas leur envoyer d'aide. Les plus forts se débrouillent, les plus faibles sont oubliés. Personne de sérieux ne veut ça non plus.

Le garçon Vous vous souvenez quand toutes les écoles du monde ont fermé, à cause du virus ? C'était pour protéger. Mais il y a des gens qui disaient que c'était trop.

La mère Exactement. Et remarque une chose : ce débat a eu lieu partout. À Lima, à Lagos, à Séoul, à Paris, à Toronto. Partout des gens disaient : merci de nous protéger. Et partout d'autres répondaient : attention, ne nous tenez pas trop serrés. Aucun pays n'a la réponse parfaite. C'est une question que toute la planète se pose, chacun avec son histoire.

La fille Et nous, on peut faire quoi ? On n'est pas des chefs.

Le père On peut poser des questions. C'est comme ça que Foucault voyait son travail : pas dire ce qui est bien ou mal, mais demander à ceux qui protègent : que faites-vous de ce que vous savez sur nous ? Qui surveille les surveillants ? Un pays où on a le droit de poser ces questions et un pays où on n'a pas le droit, ce n'est pas le même pays.

La mère Voilà la phrase à garder ce soir : protéger quelqu'un, ce n'est pas le posséder.

Le père Et la question qu'on vous laisse : si c'était toi qui devais protéger toute une ville, qu'est-ce que tu accepterais de savoir sur les gens — et où est-ce que tu t'arrêterais ?

Épisode 2

Est-ce que toutes les vies comptent pareil ?

Ce soir, ça commence par deux nouvelles, le même jour, dans le même journal. La première : un avion s'écrase, quarante personnes meurent. Pendant une semaine entière, on voit leurs photos, on apprend leurs prénoms, leurs métiers, on interroge leurs familles, on allume des bougies.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, ça commence par deux nouvelles, le même jour, dans le même journal. La première : un avion s'écrase, quarante personnes meurent. Pendant une semaine entière, on voit leurs photos, on apprend leurs prénoms, leurs métiers, on interroge leurs familles, on allume des bougies. La deuxième nouvelle, le même jour : un bateau coule sur une autre mer, cent vingt personnes meurent. Une phrase. Un chiffre. Pas un nom, pas un visage. Et le journal passe à la météo.

Le garçon Cent vingt, c'est trois fois plus, pourtant.

La mère Oui. Et c'est exactement la question d'une philosophe qui vit aux États-Unis et qui s'appelle Judith Butler. Elle est née en 1956 et elle a beaucoup réfléchi aux guerres et aux journaux. Elle pose une question qui dérange : pourquoi certaines morts font pleurer des pays entiers, et d'autres ne font même pas une ligne ?

La fille Peut-être que c'est normal. On pleure plus pour les gens qu'on connaît. Si ma meilleure amie déménage, je suis triste. Si quelqu'un que je n'ai jamais vu déménage, ça ne me fait rien. C'est pareil, non ?

Le père Tu as raison, et Butler ne dit pas le contraire. Personne ne peut pleurer huit milliards d'humains un par un, le cœur n'y suffirait pas. Ce qu'elle demande, c'est autre chose : pourquoi la ligne passe là où elle passe ? Pourquoi ces morts-là ont des visages, et pas ceux-là ? Qui a tracé la ligne — et est-ce qu'on a choisi un jour de la tracer là ?

La mère Voici le mot de ce soir : pleurable. C'est un mot fabriqué exprès, vous ne le trouverez pas dans tous les dictionnaires. Une vie pleurable, c'est une vie dont la perte compte — une vie que les journaux pleurent, qu'un pays pleure. Butler a remarqué que toutes les vies ne sont pas traitées comme également pleurables. Certaines comptent d'avance. D'autres sont seulement comptées.

Le garçon Seulement comptées… tu veux dire : réduites à un chiffre.

Le père Exactement. Et attention : ce n'est pas l'histoire d'un pays qui pleurerait mal pendant que les autres pleureraient bien. Ce tri existe partout sur la planète. Chaque pays a ses morts en pleine lumière et ses morts en silhouette. La ligne ne passe pas au même endroit selon l'endroit où on vit — mais il y a une ligne partout.

La fille Mais les journaux ne peuvent pas raconter la vie de tout le monde. Il faudrait des journaux infinis.

La mère C'est vrai, et c'est pour ça que la question est difficile. Choisir est obligatoire. Ce qui n'est pas obligatoire, c'est de ne jamais remarquer comment on choisit. Butler dit : le danger, c'est quand le tri devient invisible, quand il a l'air naturel. Parce qu'une vie qu'on ne pleure pas, c'est une vie qu'on protège moins. Et une vie qu'on protège moins, c'est une vie qu'on peut blesser sans que personne proteste.

Le garçon Donc le journal, ce n'est pas juste des informations. C'est aussi une carte de qui compte.

Le père Tu viens de résumer son livre en une phrase. Alors on vous propose une expérience, une vraie, à faire cette semaine. Pendant sept jours, suivez les nouvelles — à la télévision, sur un téléphone, à la radio, peu importe. Et comptez. Qui a un nom et un visage ? Qui a une famille qu'on interroge, une histoire qu'on raconte ? Et qui n'est qu'un chiffre, une phrase, une silhouette qui passe ?

La fille Et après, on en fait quoi, de ce qu'on a compté ?

La mère D'abord, vous saurez où passe la ligne, là où vous vivez — et ceux qui nous écoutent ailleurs trouveront une autre ligne, ailleurs. Ensuite, essayez quelque chose de simple et de très difficile à la fois : prenez un seul de ces chiffres, et imaginez la personne. Son prénom. Ce qu'elle aimait manger. Quelqu'un qui l'attendait ce soir-là. Ce n'est pas pleurer le monde entier — c'est se souvenir qu'on pourrait.

Le père Voilà la phrase à garder ce soir : derrière chaque chiffre, il y a un visage que quelqu'un a aimé.

La mère Et la question qu'on vous laisse : la prochaine fois qu'on te dira « tant de morts » comme on annonce la météo, qu'est-ce que tu feras de ce nombre ?

Épisode 3

Fanon : quand la peau fabrique du danger

L'histoire de ce soir tient en une minute, et l'homme à qui elle est arrivée a mis un livre entier à s'en remettre. Un train, en France, il y a environ soixante-quinze ans.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père L'histoire de ce soir tient en une minute, et l'homme à qui elle est arrivée a mis un livre entier à s'en remettre. Un train, en France, il y a environ soixante-quinze ans. Un jeune homme est assis, il regarde par la fenêtre. En face de lui, un petit garçon le voit, se serre contre sa mère et dit tout haut : j'ai peur. Le jeune homme n'a pas bougé. Pas dit un mot. Mais il a la peau noire, et dans le regard de cet enfant, ça a suffi pour faire de lui une menace.

La fille Il avait peur de quoi, le petit ? Il ne le connaissait même pas.

La mère C'est toute la question. Ce jeune homme s'appelle Frantz Fanon. Il est né en 1925 à la Martinique, une île des Caraïbes, et il est devenu psychiatre — un médecin des blessures qu'on ne voit pas, celles de l'esprit. Et ce jour-là, dans le train, il comprend quelque chose en se regardant être regardé. La peur de cet enfant, personne ne la lui a donnée à la naissance. Elle a été apprise. Fabriquée. Comme une chanson qu'on connaît par cœur sans se rappeler qui nous l'a apprise.

Le garçon Fabriquée par qui ?

Le père Par une longue histoire. Voici le mot de ce soir : la colonisation. C'est quand un pays prend le contrôle d'un autre par la force, décide à la place de ses habitants, prend ses richesses — et, pour que tout ça paraisse acceptable, raconte que ces habitants-là valent moins, pensent moins, sentent moins. Des conquêtes, il y en a eu partout, à toutes les époques. Celle qui a marqué la vie de Fanon est venue de pays d'Europe et a couvert une grande partie de l'Afrique, des Caraïbes et de l'Asie, il n'y a pas si longtemps.

La fille Mais le petit garçon du train, il n'avait rien colonisé du tout. Il avait quatre ans, peut-être.

La mère Exactement, et Fanon le sait. Il ne dit pas : cet enfant est méchant. Il dit : cet enfant a déjà reçu les images. Les histoires, les dessins, les phrases entendues à table — tout un héritage de regards. Personne qui nous écoute n'a fait la colonisation ; personne n'a à porter la honte d'actes commis avant sa naissance. Mais l'histoire laisse des traces. Comme une vieille blessure qui tire encore quand il pleut.

Le garçon Quel rapport avec notre voyage ? On parle de fragilité depuis le début.

Le père Le rapport, c'est la grande découverte de Fanon : la vulnérabilité n'est pas répartie au hasard. Depuis la première saison, on dit que tout le monde est fragile. C'est vrai. Mais par-dessus cette fragilité partagée, l'histoire en a rajouté à certains. Être vu comme un danger avant d'avoir dit un mot. Être suivi des yeux dans un magasin. Être contrôlé plus souvent que son voisin. C'est une fragilité en plus — distribuée par l'histoire, pas par la nature.

La fille Et ça existe encore ? Le train, c'était il y a soixante-quinze ans.

La mère Posez la question autour de vous, c'est la meilleure réponse. Parmi ceux qui nous écoutent ce soir, certains savent exactement de quoi Fanon parle, parce qu'ils l'ont vécu — à cause de leur peau, de leur accent, de leur nom, de leur religion. Et d'autres le découvrent en nous écoutant. Les deux sont au bon endroit. Cette histoire ne cherche pas de coupable : elle allume la lumière.

Le garçon Et lui, Fanon, il a fait quoi, après le train ?

Le père Il a soigné. Il est devenu psychiatre en Algérie, pendant une guerre terrible, et il a soigné les esprits abîmés de tous les côtés — parce qu'il voyait que la violence blesse aussi ceux qui la commettent. Il a écrit des livres pour que le regard du train ne soit plus jamais invisible. Il est mort jeune, à trente-six ans, en 1961. Il nous laisse un geste immense : il a montré qu'un regard, ça s'apprend. Et ce qui s'apprend peut se désapprendre.

La mère Voilà la phrase à garder ce soir : personne ne naît dangereux dans le regard des autres — ce regard a été fabriqué, et ce qui est fabriqué peut se défaire.

Le père Et la question qu'on vous laisse : est-ce que ça t'est déjà arrivé d'avoir peur de quelqu'un avant qu'il ait dit un seul mot — et d'où venait ta peur ?

Épisode 4

Qui décide qui est « vulnérable » ?

Ce soir, une histoire d'aujourd'hui, qui pourrait arriver dans presque n'importe quel pays. Une dame de quatre-vingt-deux ans — appelons-la Mariam. Elle vit seule et elle aime ça.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, une histoire d'aujourd'hui, qui pourrait arriver dans presque n'importe quel pays. Une dame de quatre-vingt-deux ans — appelons-la Mariam. Elle vit seule et elle aime ça. Elle cuisine, elle jardine, elle tient ses comptes au centime près. Un matin, elle rate une marche, se casse le poignet, passe trois jours à l'hôpital. Et pendant qu'elle guérit, quelque part dans un bureau, quelqu'un qu'elle n'a jamais rencontré écrit deux mots sur son dossier : personne vulnérable.

Le garçon C'est bien, non ? Ça veut dire qu'on va s'occuper d'elle.

La mère Attends de voir ce que ces deux mots déclenchent. D'abord des bonnes choses, des vraies : une aide vient chez elle deux fois par semaine, on lui installe un bouton d'alarme, quelqu'un vérifie qu'elle mange bien. Sans les deux mots, rien de tout ça n'existerait — l'aide va à ceux qui sont sur les listes, on l'a vu au début de la saison. Mais il se passe autre chose. Le médecin se met à parler à sa fille au lieu de lui parler à elle. À la banque, on lui demande de justifier ses dépenses. Les gens articulent très fort quand ils s'adressent à elle. Et un jour, Mariam dit : je suis tombée dans un escalier, je ne suis pas tombée en enfance.

La fille Donc le mot la protège et l'efface en même temps.

Le père Tu viens de mettre le doigt dessus. Le mot ouvre des droits — et il colle à la peau. Une étiquette, ça aide à ranger ; mais quand on regarde l'étiquette, on ne regarde plus ce qu'il y a dedans. Et il y a une deuxième question, encore plus importante : qui a écrit ces deux mots ? Selon les pays, un médecin, un juge, un service de l'État. Des gens sérieux, le plus souvent. Mais dans l'histoire de Mariam, personne ne lui a demandé son avis.

Le garçon C'est comme dans la saison dix. On avait dit que parler à la place de quelqu'un, c'est délicat. Là, c'est encore plus fort : on décide à sa place qu'elle ne peut plus décider.

La mère Exactement, la boucle est bouclée. Mais attention, ne jetons pas le mot trop vite. Il y a des gens qui se battent pour qu'on l'écrive sur leur dossier. Une personne malade qui a besoin d'une place assise, d'une priorité dans la file, d'une aide pour vivre : sans le mot, pas de droits. Dans beaucoup de pays, des associations réclament ce mot pour ceux qu'elles défendent — parce que c'est ça ou rien.

La fille Alors les deux camps ont raison ? Ceux qui veulent le mot et ceux qui le refusent ?

Le père Les deux ont de bonnes raisons, et c'est ce qui rend la question difficile. Rappelez-vous la toute première saison : tout le monde est fragile, à des moments différents. Alors si tout le monde l'est, pourquoi le tampon ne tombe que sur certains ?

Le garçon Parce que certains ont besoin d'aide maintenant, et d'autres pas encore. Ce n'est pas pareil, être fragile en théorie et avoir besoin que quelqu'un vienne deux fois par semaine.

La mère C'est très juste, et c'est pour ça qu'il faut le mot. Mais alors, écrivons-le bien. Il y a une façon de l'écrire qui dit : en ce moment de sa vie, cette personne a besoin de telle aide — et on lui a demandé laquelle. Et une façon qui dit : cette personne est rangée dans la boîte, inutile de l'écouter désormais. Le même mot, deux usages. Et la différence tient en une seule question : a-t-on demandé son avis à la personne ?

La fille Et si elle ne peut vraiment plus répondre ? Ça existe — on en a parlé, avec les très vieux qui oublient.

Le père Alors on interroge ceux qui la connaissent, on observe ce qui la fait sourire ou se crisper, on décide pour elle le moins possible et le plus doucement possible. Et on se souvient qu'on décide pour elle. Décider pour quelqu'un sans jamais oublier que c'est quelqu'un : c'est tout l'art.

La mère Voilà la phrase à garder ce soir : vulnérable, ça doit être une porte qu'on ouvre pour aider, jamais un couvercle qu'on referme sur quelqu'un.

Le père Et la question qu'on vous laisse : si un jour quelqu'un écrivait « personne vulnérable » sur un dossier à ton nom, qu'est-ce que tu voudrais qu'on te demande d'abord ?

Épisode 5

Prendre soin : un métier, et l'affaire de tout le monde

Cette nuit, pendant que vous dormirez, le monde sera tenu à bout de bras. À trois heures du matin, dans une maison de retraite, une aide-soignante tournera doucement un vieil homme dans son lit, pour que sa peau ne se blesse pas à rester appuyée au même endroit.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Cette nuit, pendant que vous dormirez, le monde sera tenu à bout de bras. À trois heures du matin, dans une maison de retraite, une aide-soignante tournera doucement un vieil homme dans son lit, pour que sa peau ne se blesse pas à rester appuyée au même endroit. Dans un appartement, une femme se lèvera pour la troisième fois, parce que sa vieille mère ne retrouve plus le chemin des toilettes. Quelque part, quelqu'un tiendra une main dans le noir. Et demain matin, le monde aura l'air d'avoir tourné tout seul.

Le garçon Tenu à bout de bras, carrément ? Il ne tournerait pas tout seul, le monde ?

La mère Faisons l'expérience en pensée. Imagine que demain, partout sur la planète, tous ceux qui prennent soin s'arrêtent une semaine. Les aides-soignantes, les auxiliaires de vie, les nounous, et ceux qui s'occupent chez eux d'un parent malade, d'un enfant handicapé, d'une épouse qui perd la mémoire. Une semaine. Qu'est-ce qui se passe ?

La fille Tout s'arrête. Les autres ne peuvent même plus aller travailler, si personne ne garde les enfants et les grands-parents.

Le père Voilà. Tous les autres métiers reposent sur ceux-là. Vous vous souvenez du mot de la saison neuf — le care, prendre soin. On avait dit : le travail des invisibles. Ce soir, on les regarde en face. Et il y a une chose étrange : ces métiers dont tout dépend sont, presque partout, parmi les moins payés et les moins considérés.

Le garçon C'est bizarre, quand même. Un joueur de football gagne des millions, et la dame qui empêche un vieil homme d'avoir des plaies gagne à peine de quoi vivre. Comment c'est possible ?

La mère Il y a deux explications, et elles se disputent. La première dit : un salaire dépend de la rareté. Des millions de gens peuvent apprendre ce métier, alors il est mal payé ; presque personne ne joue au ballon comme ce champion, alors il est payé en or. C'est la logique du marché, et elle explique une partie des choses.

La fille Mais elle n'est pas complète, cette logique. Tout le monde ne peut pas faire ce métier. Il faut une patience énorme, du courage, se lever la nuit, voir des gens mourir sans devenir dur. Je ne suis pas sûre d'y arriver.

Le père Et voilà la deuxième explication, celle de l'histoire. Pendant des siècles, presque partout sur la planète, prendre soin s'est fait gratuitement, à la maison — et surtout par les femmes. Alors on a pris l'habitude de penser que ce n'était pas un vrai travail, juste quelque chose de naturel, comme respirer. Quand c'est devenu un métier, il a hérité de cette image : indispensable, mais invisible. Ce n'est pas une loi de la nature : c'est une habitude — et une habitude, ça se change.

Le garçon Pendant l'épidémie, quand tout était fermé, les gens applaudissaient les soignants aux fenêtres. Tous les soirs. Et après ?

La mère Après, les applaudissements se sont arrêtés et le débat a commencé — partout. Certains pays ont augmenté les salaires, un peu ; d'autres non. Mais la question reste ouverte sur toute la planète : que vaudrait une société qui prendrait le soin au sérieux ? Personne n'a la recette, mais trois questions permettent de la mesurer. Combien sont payés ceux qui tiennent les plus fragiles ? Combien de temps laisse-t-on à chacun pour s'occuper des siens sans tout perdre ? Et ce temps, est-il partagé entre tous, ou posé toujours sur les mêmes épaules ?

La fille Et nous, on fait quoi ? On n'est ni ministres ni aides-soignantes.

Le père D'abord, voir les invisibles. Connaître le prénom de celle qui s'occupe de votre grand-père. Dire merci à ceux dont le travail ne se remarque que quand il manque. Et puis prendre sa part, parce que le soin n'est pas qu'un métier : c'est l'affaire de tout le monde. Un verre d'eau apporté, une fatigue remarquée. Un camarade qui aide chaque matin un parent malade sans le dire — il y en a dans presque toutes les classes du monde — et à qui demander, simplement : ça va, toi ?

La mère Voilà la phrase à garder ce soir : prendre soin, c'est le travail qui rend tous les autres possibles.

Le père Et la question qu'on vous laisse : aujourd'hui, qui a pris soin de toi sans que tu le remarques — et est-ce que tu connais son prénom ?

Épisode 6

Fragile et fort à la fois : la fin du voyage

Ce soir, c'est le dernier épisode. Pas seulement de la saison — de tout le voyage. On a traversé les siècles et tous les continents. Alors pas de nouvelle histoire ce soir : on rentre à la maison, on pose le sac de voyage, et on l'ouvre ensemble.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, c'est le dernier épisode. Pas seulement de la saison — de tout le voyage. On a traversé les siècles et tous les continents. Alors pas de nouvelle histoire ce soir : on rentre à la maison, on pose le sac de voyage, et on l'ouvre ensemble. Qu'est-ce qu'on rapporte ?

La fille Moi je sais avec qui on est partis. Achille. Le guerrier presque incassable. Sa mère l'avait plongé dans la rivière en le tenant par le talon — et c'est par là, par le seul endroit qu'elle tenait, qu'il est tombé.

La mère Dès cette première histoire, tout était dit : même le plus fort a un endroit où il peut être blessé. Vulnérable — le tout premier mot du voyage, avec une blessure cachée dedans. Et après lui ?

Le garçon Socrate. Le sage qui disait je ne sais pas. Au début je trouvais ça nul. Maintenant je trouve que c'est le plus solide de tous : il n'avait pas peur de ne pas savoir.

Le père Puis ceux qui voulaient devenir incassables — la forteresse d'Épictète — et la conclusion : se protéger, oui ; devenir une pierre, non. Et puis l'Inde.

La fille Kisa Gotami. La graine de moutarde. Elle frappe à toutes les portes du village, et il n'existe pas une seule maison où personne n'est jamais mort. C'est mon histoire préférée.

La mère Et la Chine — l'eau de Laozi, plus douce que tout et plus forte que la pierre. Et Job, sur son tas de cendres, qui ose demander pourquoi au ciel — et le ciel préfère sa colère honnête aux belles explications de ses amis. Et les histoires que l'école ne raconte pas : Ubuntu, je suis parce que nous sommes. Kandiaronk, le chef qui trouvait étranges ces visiteurs incapables de partager.

Le garçon Et le roseau de Pascal. L'être humain, le plus faible de la nature — mais un roseau qui pense. Une goutte d'eau suffit à le tuer, et pourtant il est plus grand que ce qui le tue, parce que lui, il le sait.

Le père Et après les grandes blessures du siècle, le visage de Levinas : un visage qui te regarde te demande quelque chose, avant même de parler. Et le dernier tour du monde : ceux qu'on n'écoute pas. Les enfants, les très vieux qui oublient, ceux qui parlent sans mots, les bêtes, les rivières.

La fille Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? C'est le titre de la saison. Mais onze saisons, et vous ne nous avez jamais donné la réponse.

La mère Tu as raison, et ce n'est pas un oubli. La philosophie ne donne pas de réponse toute prête — elle donne des compagnons. Désormais, devant chaque question difficile, vous ne réfléchirez plus jamais seuls : Socrate doutera avec vous, Kisa Gotami frappera aux portes avec vous, le visage de Levinas vous regardera.

Le garçon Il y a quand même une chose qu'on a apprise, sinon le voyage ne servait à rien.

Le père Il y a mieux qu'une réponse : une découverte. La même sur tous les continents, à toutes les époques. Ceux qui ont cherché à devenir invulnérables — la forteresse, l'armure, la pierre — ont fini par perdre quelque chose de plus précieux que ce qu'ils protégeaient. On se fait des amis parce qu'on a besoin les uns des autres. On se fait des promesses parce que l'avenir fait peur. On se raconte des histoires parce qu'on va mourir. La fragilité partagée n'est pas une honte : c'est la raison pour laquelle on se lie. Fragile et fort à la fois — pas l'un malgré l'autre. L'un par l'autre.

La fille C'est la phrase de la graine de moutarde. On est tous fragiles, et c'est pour ça qu'on n'est jamais tout seuls.

La mère Voilà la phrase à garder — pas pour ce soir : pour toujours. Vous la connaissez déjà ; on y ajoute la fin du voyage. On est tous fragiles, et c'est pour ça qu'on n'est jamais tout seuls — alors à nous, maintenant, de ne laisser personne tout seul.

Le père Et la dernière question, on ne la pose plus à nos deux enfants. On la pose à vous qui écoutez — grande ville ou petit village, d'un côté ou de l'autre de la Terre, à dix ans ou quatre-vingt-dix. Vous voilà fragiles et forts à la fois, comme tout le monde dans cette histoire. Qu'est-ce que vous allez en faire ?